Zazen de 8h

« Vous répétez sans cesse que l’univers entier est une perle brillante ; qu’est-ce que cela veut dire ? » demande le disciple à son maître Gensha. « Cela veut dire que l’univers entier est une perle brillante », répond Gensha. « Je ne comprends pas », dit le disciple. Et Gensha de lui dire alors, « vous ne comprenez pas car votre esprit se débat dans la caverne du démon de la montagne noire ».
La caverne du démon de la montagne noire dont parle Gensha, c’est le mental et ses complications, c’est l’attachement aux pensées, aux émotions, aux catégories, aux illusions de toutes sortes qui en résultent. La caverne du démon de la montagne noire, ce sont toutes les complications psychologiques dans lesquelles se débattent les hommes jour après jour. C’est l’esprit confus. Beaucoup d’hommes, de nos jours, sont ainsi prisonniers de la caverne du démon de la montagne noire, ne sachant plus à quel saint se vouer pour échapper aux souffrances intérieures qui sont les leurs.
Pour sortir de la caverne, ce n’est pourtant pas très compliqué, mais il faut s’asseoir en zazen, tourner son regard vers l’intérieur, se concentrer sur la posture ou sur la respiration et laisser tout passer sans saisie ni rejet. C’est ainsi que se réalise le miroir d’hishiryo, le miroir qui reflète tout : nos pensées, nos émotions, nos angoisses, nos joies, nos inquiétudes, nos peines, sans s’identifier à elles. Comme un miroir qui reflète le feu sans brûler ou qui reflète la glace sans geler, ainsi l’esprit vaste reflète tout sans être dérangé par ce qu’il reflète. Les pensées passent, il n’y a plus personne pour s’accrocher à elles ; alors elles vont, elles viennent, sur le miroir de l’esprit vaste. Les émotions arrivent, il n’y a personne pour s’en saisir ; alors elles partent parce qu’elles sont impermanentes. C’est alors et alors seulement que l’on peut sortir de la caverne du démon de la montagne noire. Le secret, c’est de changer de niveau de conscience, d’abandonner la conscience mentale en laissant tout passer sans saisie ni rejet, s’ouvrant ainsi à l’esprit vaste, s’ouvrant ainsi au clair miroir qui reflète tout sans être dérangé par rien.
C’est hokyo zanmaï, le samadhi du miroir précieux. Ce samadhi du miroir précieux, c’est zazen. Miroir infiniment précieux en effet parce qu’il fait sortir de la caverne du démon de la montagne noire.
Le problème est en nous, la solution est en nous. Le problème est en nous parce qu’il est dans notre attachement aux pensées, aux émotions, et à tous les éléments de notre monde psychologique. La solution est aussi en nous. Il suffit d’initier un autre rapport avec notre monde psychologique. Ne pas le nier, ne pas le refuser, mais cesser de s’identifier à lui. Comment ? par le miroir de zazen, par le miroir d’hishiryo. Si on pratique zazen chaque jour de notre vie, le miroir deviendra notre ami précieux, il nous permettra de traverser notre vie sans plonger dans l’enfer des complications mentales. On est le problème et on est la solution. La plupart des gens croient que le problème est à l’extérieur d’eux : résultat, ils ne sortent jamais de leurs problèmes.
Zazen de 11h
« Vous répétez sans cesse que l’univers entier est une perle brillante ; qu’est-ce que cela veut dire ? » demande le disciple à son maître Gensha. « Cela veut dire que l’univers entier est une perle brillante », répond Gensha. « Je ne comprends pas », dit le disciple. Et Gensha de lui dire alors, « vous ne comprenez pas car votre esprit se débat dans la caverne du démon de la montagne noire ».
L’esprit en lui-même contient les conditions de son esclavage ou de sa libération. Si on suit ses pensées et ses émotions, que l’on colle à elles, que l’on s’identifie à elles, ou qu’au contraire on les refuse, on crée les conditions de l’esclavage de l’esprit. La conscience est alors enfermée dans l’espace restreint du mental, tournant en rond dans ses pensées, ruminant ses émotions, ses regrets, ses dépits, voyant les choses à partir de catégories limitées. On est alors enfermé dans la caverne du démon de la montagne noire, aspirant à la paix et ne trouvant que l’agitation intérieure.
Dans son commentaire, maître Deshimaru dit que le disciple qui s’adresse à Gensha est loin d’être un cas particulier, que beaucoup de gens sont comme lui, enfermés dans leurs états d’âme, leurs émotions, leurs pensées, ne voyant la vie qu’à travers elles, ne voyant le monde qu’à travers elles. Maître Deshimaru disait à ce sujet que nous portons des lunettes aux verres colorés sans même avoir conscience que nous voyons le monde à travers ces verres colorés. Laisser tout passer pendant zazen, c’est ôter les lunettes en question. On voit alors les choses très différemment. On sort alors de la caverne du démon de la montagne noire, par la vertu de la pratique, par la vertu d’hishiryo. La perle brillante de notre nature de bouddha commence à nous apparaître très clairement, et la vision qu’on a du monde et de la vie change alors complètement. Notre véritable esprit, la conscience originelle, est semblable à l’espace infini que l’on découvre, quand on sort de la caverne. La caverne est étroite, elle sent le renfermé ; il y a beaucoup d’obscurité ; et soudain, l’espace infini éclairé par la lumière du soleil déchire cette obscurité, et on respire à pleins poumons et on se sent libre. C’est ce qui se produit quand on passe d’une vision du monde et de la vie et de soi-même centrée sur le mental, à une vision du monde et de la vie centrée sur hishiryo, sur la nature de bouddha. Tout devient plus léger.
L’Hannya Shingyo commence par un mot qui résume tout, qui résume à lui seul toute la Voie, qui résume à lui seul toute la sagesse, qui résume à lui seul toute la pratique, ce mot c’est kanjizai : kan, voir ; jizai, la liberté. Si on est dans les pensées, on est dans l’obscurité et l’esclavage ; si on voit les pensées de l’extérieur sans les saisir et sans les refuser, on n’est plus dans les pensées, on est dans voir, on est l’observateur neutre de tout ce théâtre de marionnettes et on en devient libre. On s’est ouvert, avec l’observation, avec kan, un espace intérieur infini.
Pour réaliser une bonne santé mentale, zazen est infiniment précieux, il désencombre notre monde intérieur de tout un fatras qui nous emprisonne, il réoxygène notre vie. C’est la perle brillante de la nature de bouddha, de la conscience originelle ; ne la perdons jamais de vue, et pour cela, ne perdons jamais de vue la pratique de zazen. Quand on s’est laissé enfermer dans la caverne du démon de la montagne noire, il n’y a rien de mieux à faire que de s’asseoir en zazen et de laisser passer tout ce qui apparaît à la conscience. C’est le remède ultime. Ultime, car c’est lui qui nous fait passer à un autre niveau de conscience.
Zazen de 14h
Avec zazen et l’avènement de la conscience miroir qui lui est propre, il se produit une démarcation par rapport aux pensées, aux émotions et aux réactions ; une démarcation qui n’est pas rejet mais observation neutre. Laisser passer. Non identification. Comme le miroir qui reflète tout sans être dérangé par rien. Répéter zazen après zazen. Cette conscience miroir appelée aussi conscience hishiryo, opère en nous une profonde transformation. On se vivait avant comme étant les pensées, les émotions et les réactions ; maintenant, on se vit comme la pure présence témoin de ces états, comme le miroir qui accueille tout sans être dérangé par rien. Avant, on se vivait comme un tout petit point perdu dans l’univers, maintenant on se vit comme l’univers tout entier. Une intelligence bien plus grande que celle propre au mental, intelligence qu’on peut appeler aussi intuition, commence à entrer en jeu dans notre vie. Les pensées, les émotions qui nous traversent ne sont plus vécues comme moi-je, comme de simples shiki(s), de simples phénomènes qui apparaissent puis disparaissent sur le miroir.
Notre histoire personnelle, qui n’est en fait que l’histoire des pensées et des émotions qui nous ont dominées, devient pour nous secondaire et n’occupe plus l’avant-plan de notre conscience ; c’est juste l’histoire d’un corps et d’un mental. En somme, ce qui domine notre vie, ce n’est plus l’ego illusoire s’agitant vainement dans la caverne du démon de la montagne noire ; ce qui domine notre vie, c’est la lumière de la conscience miroir, la lumière de la perle brillante dont parle Gensha. L’histoire de notre ego, de notre moi-je, ne prend pas tout l’espace de notre conscience, c’est juste l’histoire de phénomènes, pensées, émotions et autres. On sent qu’en arrière-plan c’est la lumière de la conscience miroir, la lumière de la perle brillante qui est le cœur profond de notre vie. On cesse d’être égocentré, de tout ramener au moi-je fait de pensées et d’émotions. On sent, par cette nouvelle forme d’intelligence, qu’il y a autre chose de plus profond. On sent que les pensées et les émotions se sont juste des vagues et qu’il y a l’océan originel de la conscience miroir qui seule peut rendre possible l’émergence de ces pensées et de ces émotions. Alors il y a une sérénité nouvelle qui se met en place. On sent par cette intelligence transcendante qui s’est développée que notre vie est beaucoup plus vaste que l’existence de ce corps qui est sorti un jour de la matrice et qui rentrera un jour dans le cercueil. On sent que tout ça, c’est la surface des choses, la surface de notre être.
Mondo

Ma question concerne ce qu’on entend par « univers », dans le zen. Est-ce l’univers cosmologique, c’est-à-dire tout ce qui existe au sens de l’astrophysique, et cætera, mais qui est vu comme extérieur, comme objet d’étude ? Ou est-ce l’univers de cette existence-ci qui peut être perçu à un instant donné, c’est-à-dire que, là, momentanément, l’univers, c’est simplement le dojo ; mon appartement à Grenoble n’existe pas, ici et maintenant ; quelque chose que je n’entends pas n’existe pas ?
L’expression consacrée dans le zen est : l’univers des dix directions. Les dix directions sont les quatre points cardinaux, les quatre points intermédiaires : ce qui fait huit ; plus, le zénith et le nadir, ce qui fait dix ; c’est-à-dire l’univers dans son infinitude.
C’est tout ce qui existe, toutes les existences, et l’univers dans lequel se trouve toutes les existences, dans son infinitude. Ce que met en évidence le mondo entre Gensha et son disciple, c’est que chacun interprète, voit et conçoit cet univers en fonction de là où il en est quant à son évolution spirituelle. Ce que Gensha dit à son disciple, c’est que, si notre conscience reste fixée sur la conscience mentale, on se fera une certaine représentation de l’univers, qui sera conforme à l’étroitesse de cette conscience mentale ; c’est-à-dire, on ne pourra pas voir l’univers tel qu’il est. Par exemple, la conscience mentale est basée sur la dualité moi / autrui, moi / la nature, moi / le monde, parce c’est une conscience égocentrée. Pour qui a une vision pénétrée de la conscience mentale, l’univers sera perçu comme ce qui est extérieur à moi. Alors que celui qui s’est libéré de la conscience mentale ne se verra pas comme séparé de l’univers, il ne parlera pas de l’univers en termes dualistes parce que pour lui cela ne veut rien dire ; moi et l’univers, ça n’existe pas. Et lorsque Gensha dit, cet univers entier des dix directions n’est autre que la perle brillante, il dit à son disciple : réalise le bouddha qui est en toi, et ta vision de l’univers deviendra juste. Non seulement tu ne percevras plus l’univers de façon dualiste à partir d’un moi-je qui se considère comme souverain (l’illusion extrême), tu te vivras comme l’univers entier et tu percevras cet univers à partir de ta réalisation spirituelle. En réalisant ta nature de bouddha, cet univers sera pour toi manifestation sensible de la conscience de bouddha, de la conscience originelle.
Ce mondo entre Gensha et son disciple est extrêmement profond et soulève un point très important. Les scientifiques sont vainement à la recherche de la réalité ultime de l’univers. Alors, il y a des théories qui apparaissent puis qui sont remplacées par d’autres, etc. Mais les scientifiques ne se posent jamais la question : à partir de quel niveau de conscience regarde-t-on l’univers ? Pourtant c’est essentiel. En supposant qu’il y ait deux scientifiques, par exemple deux astrophysiciens, l’un qui s’occupe de son développement spirituel, qui fait zazen par exemple, l’autre pas du tout. Leur formation serait la même mais leur vision de l’univers ne serait pas du tout la même. Parce que l’un serait affranchi de la conscience dualiste, alors que l’autre, non.
Dans l’absolu, il n’y a pas d’univers ; il y a bouddha manifesté dans les phénomènes. C’est-à-dire, que les phénomènes de l’univers sont à bouddha ce que les vagues de l’océan sont à l’océan. La réalité ultime de l’univers, c’est la conscience originelle. Dans ce mondo, Gensha dit à son disciple : sans réalisation spirituelle, tu restes dans la caverne du démon de la montagne noire, et tu ne verras l’univers qu’à partir des illusions qui sont propres à la caverne du démon de la montagne noire. Par exemple, comment est-ce que je te vois ? Si je te vois à partir de la conscience dualiste, il y a moi qui suis là et toi qui es en face. Si je te vois à partir de la conscience originelle, la conscience miroir, hishiryo, il n’y a que bouddha. Non deux. Dans ce dojo assemblés ici nous sommes trente : c’est la vérité relative. La vérité absolue, nous sommes un. Seulement bouddha.
