Kusen

Zazen de 8h
Aujourd’hui nous sommes le 8 décembre, jour de la commémoration de l’éveil du Bouddha Shakyamuni. Pour la circonstance les kusens de cette journée de pratique seront consacrés au parcours du Bouddha vers l’Éveil.
La première étape de ce parcours est son ressenti de l’impermanence : sortant de son palais, il a rencontré sur son chemin un malade, un vieillard et un cadavre qui gisait sur le bord de la route. Ce fut pour lui le grand choc, l’ébranlement total. Toute la représentation qu’il se faisait jusque-là de la LE REFLET N°19 1 vie et de sa propre vie s’est totalement effondrée. Ce contact avec les aspects les plus radicaux de l’impermanence – à savoir la maladie, la vieillesse et la mort – a immédiatement levé en lui la grande question de la naissance et de la mort, qui est en fait la grande question de la Voie, comme le disait Maître Dôgen ; le koan de notre vie, à savoir « qui suis-je ? ».
Suis-je ce corps, ma vie se résume-t-elle à la vie de ce dernier, mon existence est-elle limitée par l’épisode de la naissance de ce corps puis sa mort ou est-elle plus vaste que cela ? De plus, ce corps n’a pas de réalité fixe, stable, il change sans cesse.
Ce choc de la rencontre avec l’impermanence va conduire le Bouddha Shakyamuni à faire le choix radical de quitter le palais et de renoncer à sa fonction de prince appelé à devenir le roi du royaume des Shakya. Cette destinée de prince n’avait plus de sens pour lui, la seule chose qui désormais pouvait donner du sens à sa vie, c’était de résoudre la grande question de la vie-mort, la grande question du « qui suis-je ? ». Le pouvoir, la richesse, la renommée, tous ces bibelots du samsara n’avaient plus aucun attrait pour lui. C’était la rupture totale dans sa vie, un retournement total.
Maître Deshimaru disait que rentrer dans la pratique c’est prendre un virage à 180 degrés, c’est en quelque sorte une manière de sortir du palais. A notre niveau, chaque fois que nous nous asseyons en zazen, nous sortons du palais, nous quittons les bibelots du samsara pour nous retrouver seuls avec nous-mêmes face au mur.
Maître Deshimaru disait que rentrer dans la pratique c’est prendre un virage à 180 degrés, c’est en quelque sorte une manière de sortir du palais. A notre niveau, chaque fois que nous nous asseyons en zazen, nous sortons du palais, nous quittons les bibelots du samsara pour nous retrouver seuls avec nous-mêmes face au mur. L’entourage du Bouddha n’était pas du tout d’accord avec sa décision. Il en va de même pour nous, il n’est pas rare que notre engagement sur la Voie ne soit pas compris de notre entourage. « Quoi, tu passes ton dimanche à t’asseoir à regarder un mur ? ».
Lorsque l’esprit d’Éveil s’affaiblit en nous, il n’est rien de plus efficace que de refaire le parcours que le Bouddha a fait, de nous rappeler l’impermanence de notre vie, de ce corps et la fugacité des choses. Par ce rappel l’esprit d’Éveil est revivifié.
Zazen de 11h
Quitter la société ne serait-ce qu’une journée pour venir pratiquer zazen, quitter la société le temps d’une sesshin c’est comme quitter le palais, c’est échapper au tourbillon des phénomènes pour s’ouvrir à la quête de l’essentiel.
La société des hommes, tout particulièrement à notre époque, fait tout pour masquer l’essentiel. La quitter pour le temps d’une journée de zazen ou d’une sesshin, c’est opérer une rupture salutaire, une rupture fondamentale. C’est reproduire le geste du Bouddha quittant son palais. C’est également vrai, lorsqu’on vient pratiquer dans un dojo ne serait-ce qu’une heure au matin ou au soir d’une journée remplie par les activités diverses. On quitte le tourbillon pour retrouver l’essentiel d’une vie d’homme, pour retrouver le Réel avec un grand R. C’est prendre ce virage à 180 degrés dont parlait Senseï Deshimaru. Sans ce retour à l’essentiel on est très vite englouti par les phénomènes, par la superficialité d’une vie toute entière vouée à satisfaire ses désirs et ses besoins.
Et puis un jour on rentre dans le cercueil et rien n’a été résolu, on est resté à la périphérie de notre être. Zazen nous donne rendez-vous avec cet essentiel auquel le Bouddha Shakyamuni a voué sa vie. C’est en zazen que l’on peut trancher la grande question de la naissance et mort, la grande question du « qui suis-je ?». Maître Deshimaru ne cessait de nous répéter en kusen : « zazen, c’est rentrer dans son cercueil ». Si on n’accepte pas de passer par ce dépouillement, par cette entrée dans le cercueil, on passe à côté de l’essentiel. Il y a dans la voie du Bouddha et la voie du zen qui en est l’exact reflet, une radicalité nécessaire sans laquelle on se condamne à passer à côté de l’essentiel d’une vie d’homme. Ce « rentrer dans son cercueil » auquel zazen nous convie s’accomplit en ne restant sur rien, en laissant les pensées aux pensées, en laissant le corps au corps, en laissant la respiration à la respiration, en laissant zazen à zazen. Ne pas se prendre pour un moi-je qui fait zazen. Zazen fait zazen. S’effacer, se dépouiller. Sans cette radicalité dans la démarche et dans la pratique, la voie du Bouddha n’est plus la voie de Bouddha, la voie du zen n’est plus la voie du zen. La Voie du zen résonne au plus profond de notre être parce qu’elle permet que ce plus profond vienne à jour.

Zazen de 14h
Taraudé par la grande question de la naissance et mort, par le grand koan du « qui-suis-je », le Bouddha s’est assis sous l’arbre de la Bodhi en faisant le vœu de ne pas quitter ce siège avant d’avoir tranché cette question.
Il la tranchera après plusieurs semaines d’assise silencieuse en regardant l’étoile du matin. Quelques temps après la réalisation de l’Éveil, il dira deux choses qui sont les traces même du dépouillement qu’il a vécu en zazen et de la réalisation de sa véritable nature qui en a résulté.
Après avoir énuméré les cinq agrégats constitutifs de ce qu’on appelle le moi, il dira ceci : « Ces agrégats que sont le corps, les sensations, les perceptions, les volitions, les pensées, ceci n’est pas moi, ceci n’est pas mien, ceci n’est ni moi ni mien. »
C’est ce dépouillement total du moi et du mien qui a entre-ouvert pour lui toute grande les portes de l’Éveil. C’est ce que nous sommes aussi conviés à faire, zazen après zazen, laissant le corps au corps, laissant les pensées aux pensées, laissant les désirs aux désirs, laissant zazen à zazen.
Il dira aussi : « La mort a été vaincue, l’immortalité a été réalisée. » En disant cela, le Bouddha ne voulait bien sûr pas dire que son corps était, par miracle, devenu immortel mais qu’en cessant de s’identifier aux vagues des cinq agrégats, il avait réalisé l’océan originel de la conscience dont les vagues ne sont que des formes éphémères. Les vagues naissent, se développent puis disparaissent, de même que les agrégats naissent, apparaissent et disparaissent. Quand on reste au niveau des vagues, quand la conscience reste collée au niveau des agrégats, résoudre la grande question de la vie – mort est impossible. Ce n’est qu’en abandonnant l’identification aux vagues des cinq agrégats que la réalisation de l’océan de la conscience originelle est possible. Les vagues naissent et meurent, l’océan ne naît ni ne meurt.
Le koan du « qui suis-je » est ainsi tranché. Mais trancher ce koan du « qui suis-je » suppose de mourir à l’ego, c’est à dire en finir avec l’identification aux cinq agrégats, avec ce qu’on appelle moi ou mien.
C’est ce que zazen rend possible. Zazen ne crée pas la conscience originelle, elle existe depuis toujours, « elle n’est jamais venue à l’existence et n’a jamais cessé d’exister » comme dit Obaku. Mais zazen permet d’en devenir conscient. Zazen nous ouvre à ce que l’on est vraiment, qui n’est pas un moi-je séparé, mais qui est la conscience originelle, nature de bouddha, qui fait un avec l’univers entier.
Il ne faut surtout pas, quand on est un pratiquant de la Voie, évacuer la question de l’impermanence et de la mort, parce qu’elle est un levier spirituel extrêmement puissant, c’est la racine même du grand koan du « qui suis-je ». Suis-je ce corps, oui ou non ? Suis-je ces agrégats, oui ou non ? Quand on cesse de s’identifier à eux, on comprend que notre nature fondamentale n’est pas les agrégats. Toute la vie du Bouddha est un grand enseignement. Nous n’avons plus, nous qui sommes ses disciples, qu’à mettre nos pieds dans les traces qu’il nous a laissées.
Gérard Chinrei Pilet